La force du destin

A la chère mémoire de mon oncle André ROTY, décédé en 2000 -  Marcel JUHEL

En juin 1940 ce fut la guerre , la défaite et l’occupation allemande.

Quelques mois après leur prise de position à Saint-Malo, on apprit que les Allemands voulaient faire de Saint-Malo et ses environs, une place forte de résistance contre d’éventuelles attaques des armées alliées, soit par terre, soit par mer. C’était <l’Organisation Todt >qui était chargée des travaux.

Ils se mirent alors à truffer la côte de blockhaus , les uns tournés vers la mer, les autres vers les routes d’accès par la terre. Un Poste de Commandement était situé à la pointe de la cité d ’ Aleth, sous 18 mètres de béton et de terre.

Cette zone de résistance était délimitée par la Rance jusqu’aux Ponts de Cieux et ensuite par une ligne rejoignant Châteauneuf pour se raccorder au Bief du milieu d'évacuation des eaux des marais de Châteauneuf qui débouche dans la baie de Cancale, entre Saint-Benoit-des-Ondes et Vildé-la-Marine. Depuis ,ce bief a pris le nom de Canal des Allemands.

Lorsque les armées libératrices débarquèrent en 1944 et arrivèrent à proximité d’Avranches , les Allemands s’affolèrent et décrétèrent le 2 août 1944 que tous les habitants se trouvant à l’intérieur du périmètre de la place forte devaient l’avoir évacuée le lendemain , jeudi 3 août , au plus tard.

Affolement général. Chacun se demanda où aller. Comment y aller . Emporter quoi et comment ? Je pris la carte Michelin, en estimant qu’il fallait surtout éviter de se trouver près des principales voies d’accès à Saint-Malo (la route nationale 137 venant de Rennes; les routes de Pontorson par la côte et par Dol). Je constatais que Cancale, bien qu’incluse dans la zone interdite, était nettement à l’écart des grandes routes et ne présentait pas un point stratégique important. De plus, à Cancale , j’avais un bon ami : Jean Miette, qui était au Collège avec moi, à l’École de Notariat ensuite et avec lequel j’avais entretenu des relations suivies. Je lui téléphonais donc. Il me dit d’emblée : "  Tu viens chez moi et tes parents iront chez les miens ".

Le jeudi 3 août, mes parents et moi quittions La Pépinière ( en Saint-Ideuc), ma mère à pied, mon père et moi également à pied mais poussant nos bicyclettes dont les pneus usés et introuvables étaient crevés. Les bicyclettes servaient donc de porte-bagages. Mon père avait tué rapidement deux poulets, qui étaient pendus au guidon des vélos, histoire de ne pas arriver les mains vides chez nos hôtes.

Les cancalais , peuple de marins, habitués aux coups durs, sont solidaires de ceux qui ont des malheurs. Dès les faubourgs, les cancalais nous proposaient asile. Nous arrivâmes vers 13h30 chez mon ami. Je remisais ma bicyclette dans son hangar, réserve de la droguerie en gros pour matériel de pêche, cordages, peintures, bottes, etc…Mon ami avait en effet abandonné le Notariat et acheté ce commerce. Nous nous installâmes comme prévu : moi, chez mon ami, mes parents, chez les siens.

Pour comprendre mieux la suite des événements, il faut savoir que la ville de Cancale est située à un niveau élevé par rapport à la mer et qu’il existe du côté Est un long chemin , à mi-falaise, dit Chemin des Rimains. Les Cancalais avaient compris que ce chemin était un abri naturel contre les bombardements. De plus, par sa longueur, il pouvait accueillir un grand nombre de personnes. En effet, si les Allemands ,qui se trouvaient en arrière, bombardaient, il y avait toutes probabilités pour que leurs obus tombent sur le haut de la falaise ou se perdent dans la grève , à une dizaine de mètres en contrebas. De ce belvédère, on voyait toute la côte d’Avranches à Granville et on pouvait suivre la progression des armées libératrices à la vue des incendies et des explosions. Ce chemin a joué un grand rôle dans les jours qui suivirent. Beaucoup y passèrent quelques nuits. C’était au mois d’août , il faisait un temps superbe et une chaleur en rapport .

Jean Miette avait mis une chambre à ma disposition dans sa maison .

Le vendredi 4 août, vers 23h30 , il entra dans ma chambre et me dit : "  Ma femme est enceinte de trois mois, elle est prise de peur panique et veux aller coucher chez des amis à 800 mètres d’ici .Alors , tu restes ici ou tu viens avec nous, comme tu veux! " . Je décidais de les accompagner . Au bout de 300 mètres environ, sa femme s’arrêta et dit : "  C’est ridicule ce que je vous fais faire là , rentrons à la maison ! " Depuis cet incident , je pense qu’une femme enceinte peut avoir la prémonition d’un danger qui menace son enfant .

Le samedi, je passais une grande partie de mon temps sur le Chemin des Rimains .Dans la soirée, on apprit que les Américains avaient dépassé Dol-de-Bretagne .

Le dimanche 6 août , je retrouvais Jean Miette sur la place de l ‘Église , au centre de Cancale. C’était l’heure des messes, il y avait beaucoup de monde sur la place et dans les rues adjacentes. Vers 10h30 , on vit arriver, par la rue du centre, un petit détachement de soldats Américains à la tête duquel était un capitaine Français, avec lequel nous discutâmes un bon moment.

A la sortie de la messe de 11 h, la foule s’agglutina encore davantage. On vit soudain , hissé sur le toit de l’Église , un immense drapeau français. Dès que l’officier l’aperçut (mon ami et moi étions près de lui), il s’écria : "  Voulez- vous descendre ce drapeau immédiatement, il arrive souvent que les Allemands tirent sur les villes qui viennent d’être libérées…et vous venez de les informer ! "

Je dis alors à mon ami : "  Ce serait quand même dommage de se faire tuer maintenant ! " Il me répondit: "  Tu as raison! Viens on va aller prendre l’apéritif chez mes beaux-parents, pour fêter la libération ". A vrai dire, cet apéritif me tentait fort, mais je lui dis : "  Cancale vient d’être libérée, Saint-Malo va l’être prochainement . Je vais aller réparer mon vélo pour aller voir ce qui s’est passé à Saint-Ideuc ". Il insista pour l’apéritif. Je m’entêtais et je lui dis que j’irais le rejoindre dès que mon vélo serait réparé.

Nous nous séparâmes.

La maison de M.Cadiou, son beau-père, était tout près de la place de l’Église et au début de la rue actuellement Général Leclerc. Cette maison était construite au franc de la rue, le rez-de-chaussée était surélevé et prolongé par une terrasse vers le Sud. Le hangar-magasin de mon ami, où était remisée ma bicyclette, était à environ 50 mètres à vol d’oiseau de la maison de M.Cadiou .

Je venais tout juste d’entrer dans le hangar que j’entendis un sifflement, suivi aussitôt d’une explosion terrible .Tous les carreaux du toit qui éclairaient le hangar tombèrent en morceaux tout autour de moi. Je ne fus pas blessé ! Je repartis aussitôt vers le Chemin des Rimains.

Dès le départ je tombais sur mon frère René et nous courrions ensemble, quand, soudain, un autre obus se planta dans la rue , à 4 ou 5 mètres de nous . Il n’explosa pas . Un flot humain déferlait vers Les Rimains. Je tentais d’obtenir quelques renseignements auprès des arrivants .Au fur et à mesure les nouvelles étaient de plus en plus alarmantes . "  Il y a beaucoup de morts et de blessés… " Je demandais à l’un d’eux si Jean Miette était blessé. Il me répondit par l’affirmative. Je décidais alors de rentrer. Ma mère arriva à ce moment-là, elle me cherchait. Elle m’apprit que mon ami, sa femme et son beau-père étaient parmi les morts.

Ce seul obus avait fait 33 morts et 70 blessés. L’obus avait percuté l’angle de la maison de M.Cadiou, à environ 2 mètres de hauteur et littéralement arrosé la terrasse où se tenaient mes amis et la rue noire de monde. Madame Cadiou , la belle-mère de Jean Miette , avait échappé au massacre parce qu'elle était partie à l’épicerie. Moi, c’est mon vélo qui m’avait sauvé la vie !

Mes parents quittèrent les parents de Jean Miette en plein désarroi. Nous primes pension chez des amis des Miette qui habitaient au village de la Verrie, là où voulait se rendre la femme de mon ami, sous l’impulsion de sa peur panique.

L’enterrement de toutes ces victimes eut lieu le mercredi 8 août , dans une ambiance de pleurs et de gémissements .

Le 6 août on apprit que des tirs avaient lieu sur Saint-Malo intra-muros. Le clocher était abattu .

Le 10, tout l’intra-muros était en flammes et un nuage de fumée noire pouvait se voir à des dizaines de kilomètres .

Le 15 août la ville de Saint-Malo était libérée .Je décidais d’aller en bicyclette à Saint-Ideuc, voir dans quel état se trouvait La Pépinière .

André ROTY (1913-2000)

Accueil Cancagen

Dernière mise à jour :  15 mai, 2002   -  Jean-Paul Trotin